Échantillons radioactifs, espèces protégées… comment trier les œuvres de sciences naturelles ? [Les nouvelles rencontres de la conservation préventive, Mobilier National, Paris]

Échantillons radioactifs, espèces protégées… comment trier les œuvres de sciences naturelles ? par Hugo BORDET et Thierry OUDOIRE.

Les collections d'Histoire naturelle ont des proportions quantitatives étouffantes pour les institutions qui les gèrent. Les chantiers de collections réguliers sur des collections anciennes encore non-inventoriées ou sur des versements (particuliers, douanes, chercheurs) entraînent des tris.

Ces tris orientent les objets et spécimens vers plusieurs destinations possibles : intégration en collections patrimoniales, en collections d'étude, en collections pédagogiques, versement dans une autre institution ou encore destruction. Du fait de l’arrivée fréquente d’une grande quantité d’œuvres, les éliminations qui peuvent découler de la phase de tri soulèvent quelques interrogations : comment notamment gérer de l'amiante naturelle, des spécimens radioactifs, du mercure ou encore des espèces protégées ?

Le Manifeste du Muséum - Quel futur sans nature ? (Muséum d'histoire naturelle de Paris et Reliefs éditions, 2017), indique que "[l'histoire naturelle] a pour rôle d'identifier tous les objets de références constituant le grand dictionnaire de la nature.".

Il est primordial de discriminer les échantillons à valeur historique, scientifique et/ou pédagogique au sein d’ensembles parfois très importants en nombre. La première étape, déterminante, consiste à pouvoir identifier les œuvres, ce qui, dans le domaine des sciences naturelles, peut se révéler particulièrement complexe.

La question qui va ensuite guider la réflexion lors de la phase de tri reste bien "pourquoi (ou pour quoi) conserver cet objet ?".

Un premier exemple

Pourquoi conserver des œuvres identifiées comme toxiques alors qu’elles peuvent être difficiles à gérer ? Lorsqu’elles sont inscrites à l'inventaire d'un établissement avec le label "musée de France", il est obligatoire d'appliquer un déclassement géré par l'équipe scientifique du musée, compétente dans ce type de procédure. La procédure est longue et doit être argumentée. Dans la réalité, ces collections sont « noyées » dans l'immensité des collections (68 millions de spécimens estimés dans les collections du Muséum National d'Histoire Naturelle par exemple), elles sont rarement inscrites à l'inventaire déclaré. Il est alors aisé de les faire « disparaître ». Ce type de collection peut pourtant être utilisé, et même exposé, du moment que sont mis en place des protocoles adaptés (ainsi, le Victoria & AlbertMuseum de Londres a exposé d’avril 2018 à janvier 2019, à Londres, un chapeau avec des sels de mercure, produits hautement toxiques). Ces objets peuvent avoir un sens, dans un parcours de visite, malgré ou grâce à leur toxicité.

Second exemple, les muséums conservent des échantillons radioactifs pour leur valeur historique, pour illustrer le phénomène particulier de l’ionisation, ou encore comme représentant des séries minérales. Outre l’intérêt scientifique et historique, il peut être pertinent de conserver ce type d’échantillons dans un but pédagogique et ainsi expliquer le phénomène de la radioactivité et en présenter les risques et dangers de manière objective et claire. Malgré les solutions existantes, ces spécimens sont souvent détruits.

Sur la base de ces réflexions, le musée d’histoire naturelle de Lille a établi quelques critères permettant à la fois de se conformer à la législation et d’éviter que, suite à un tri trop « généreux », des fonds entiers soient éliminés par manque total d'information, ou par un sentiment d’abattement face à un temps de traitement de ces ensembles très chronophages.

Ces critères tiennent compte de l’origine des œuvres, des documents qui les complètent et de leur nature. Ils sont évidemment orientés par les dispositifs législatifs qui s’appliquent aux œuvres. Ils tiennent également compte de la spécificité (si elle existe) des collections de l’institution, en accord avec le Projet Scientifique et Culturel. Au travers d’exemples, nous nous proposons d’examiner le parcours possible d’œuvres et de voir leurs destinations finales.

Bibliographie

Collectif, Manifeste du Muséum - Quel futur sans nature ?. Paris : Reliefs Editions, 2017.

DEFENDINI L., L’impact des collections patrimoniales sur la santé. In : La Lettre de l’OCIM, 2016, n°168, p. 12-15.

GAMIN P., Allégorie de la lenteur. Mémoire de master restaurateur du patrimoine. Paris : Institut national du patrimoine, 2019.

GUILLAUD-SELLIER B., Techniques de conservation et manipulation des herbiers : évaluation des risques toxiques. Mémoire D.I.U Toxicologie industrielle et médicale. Lyon : Université Claude Bernard, 2003.

Source : https://aprevu.com/wp-content/uploads/2020/02/livret_tri_version-finale-v3.pdf p.18-19

 
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